L’option radicale des évêques de Centrafrique pour les pauvres: entre contestation politique et récupération politicienne

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Samedi, 1 décembre 2018
Depuis la publication du communiqué de presse de la Conférence Episcopale Centrafricaine (C.E.CA.) le 24.11.2018 suivi de sa conférence de presse tenu le 26.11.2018, nous assistons à des commentaires les plus banales sur les réseaux sociaux, des réflexions des médias et surtout, nous assistons de plus en plus à des contestations politiques et des récupérations politiciennes. Sans vouloir négliger les commentaires des réseaux sociaux et les réflexions des médias, j’aimerai me centrer sur la position des évêques, comprendre les fondements de leur intervention et à la lumière de la contestation et récupération qu’elle provoque ouvrir une réflexion conclusive.

Depuis la publication du communiqué de presse de la Conférence Episcopale Centrafricaine (C.E.CA.) le 24.11.2018 suivi de sa conférence de presse tenu le 26.11.2018, nous assistons à des commentaires les plus banales sur les réseaux sociaux, des réflexions des médias et surtout, nous assistons de plus en plus à des contestations politiques et des récupérations politiciennes. Sans vouloir négliger les commentaires des réseaux sociaux et les réflexions des médias, j’aimerai me centrer sur la position des évêques, comprendre les fondements de leur intervention et à la lumière de la contestation et récupération qu’elle provoque ouvrir une réflexion conclusive.

1. L’option radicale pour les pauvres (Jc. 2,1-4)

Qui, fréquente la foi catholique ou, qui s’est informé de la culture religieuse catholique, par simple curiosité intellectuelle, se rendra bien vite compte que les évêques en tant que leaders religieux n’ont pas vocation à aspirer à un leadership essentiellement politique ou temporel comme veulent bien insinuer ou rappeler, sans élégance, certains, mais leur mission les porte bien plutôt à un leadership spirituel, moral , sociale et donc humain, avec en filigrane, une option fondamentale pour les pauvres. En langage simple, on dirait que les évêques sont des guides qui aident, leurs frères et sœurs en humanité :

- à s’élever vers la transcendance c’est-à-dire à aspirer vers les réalités d’en haut qui nous élèvent et nous rapprochent de Dieu ;

- à éduquer et former leur conscience pour savoir choisir librement le bien et combattre ou éviter le mal ;

- à organiser une vie harmonieuse en société où il est possible d’interagir les uns avec les autres en respectant la dignité, la liberté et l’autonomie de chacun selon l’ordre naturelle voulue par Dieu, de sorte que l’interaction sociale soit le lieu où chacun reçoit de façon juste ce qui lui est dû en fonction de ses propres besoins et de sa contribution à la société, et que le devoir de solidarité de la société se manifeste pour les plus pauvres ou démunis en fonction de leur besoin ;

- à conduire des personnes qui se reconnaissent comme une communauté des frères appelés à un même destin de salut à grandir ensemble en humanité.

L’option fondamentale pour les pauvres apparait clairement dans la déclaration des évêques comme le fondement de leur position. Une relecture de la lettre de Saint Jacques (Jc 2, 2-4) dans le contexte centrafricain actuel pourrait être une clé d’accès utile pour décodifier la position des évêques en faveur des pauvres. Mais que dit cette lettre ? « Supposez qu’il entre dans votre assemblée un homme à bague d’or, en habit resplendissant, et qu’il entre aussi un pauvre en habit malpropre. Vous tournez vos regards vers celui qui porte l’habit resplendissant et vous lui dites « toi assieds-toi ici à la place d’honneur ».

Quant au pauvre, vous lui dites : « toi, tiens-toi là debout », ou bien « assieds-toi au bas de mon escabeau ». Ne portez-vous pas en vous-mêmes un jugement, ne devenez-vous pas de juges aux pensées perverses ? » Dans le contexte centrafricain et à la lumière de la position des évêques, il convient de signaler qu’il y a une similitude entre la lettre de Saint Jacques et la position des évêques.

La première rappelle l’égalité en dignité de tous, riches et pauvres, dans l’assemblée. La position des évêques invite également à redonner à chacun et chacune, l’égale dignité et le droit à la vie dans la République. Sinon, pourquoi, le Banguissois, « un homme à bague d’or, en habit resplendissant » doit se tenir assis « ici à la place d’honneur » de la fête de la République, le 1er décembre tandis qu’ « au pauvre » (représenté symboliquement par le compatriote d’Alindao, de Batangafo, de Bambari et celui de toutes les parties du pays encore sous contrôles des groupes armés) on dit « toi, tiens-toi debout » dans la fuite vers la brousse ou bien « assieds-toi au bas de mon escabeau » où se déversent sur toi la poussière des pieds de tes bourreaux qui te piétinent et les cendres des corps calciné de tes parents partis en fumé ? « Ne devenez-vous pas de juges aux pensées perverses » ? Telle est l’interrogation de fond à laquelle sont parvenus les évêques et invitent les autorités politiques et tout homme de bonne volonté à se la poser face au drame, à la razzia, la cruauté impitoyable que vivent nos compatriotes en province. Sans entrer dans le langage des spécialistes, il convient de préciser le sens de l’interrogation ici, en relation avec la notion de la perversion morale comme une perversion narcissique, qui affecte la conscience politiques et risque d’entamer la conscience collective des centrafricains ; ainsi la perversion renvoie au vice, à la méchanceté et à la manipulation. La perversion morale comme une perversion narcissique est une perversité dans la quelle autrui devient pour le pervers un « objet-non objet ». Il s’agit pour le pervers de conquérir le territoire psychique de l’autre et de jouir de sa propre valorisation systématique au détriment de l’autre. Il se caractérise par l’indiscipline, la dissimulation et le mensonge. Il semble que c’est ici que se joue la centralité de la position des évêques : ils refusent que face à la crise que vit le pays, la conscience collective soit pervertie. Ils refusent que nos frères de province en souffrance deviennent un « objet- non objet » de jouissance et que la fête nationale du 1er décembre, jour de réjouissance nationale, finisse, non seulement par perdre son caractère d’importance nationale pour revêtir un caractère parcellaire, mais surtout devienne le lieu et l’occasion de jouir de sa propre valorisation systématique au détriment des autres, oubliés et chosifiés. L’appel des évêques à l’abstinence, en signe de Deuil, en mémoire des victimes, est donc l’éclatante manifestation de leur option pour le pauvre par devoir de solidarité humaine et sociale. L’appel à mettre en œuvre ce devoir de solidarité est en parfaite cohérence avec le principe de la sacralité de la personne et de l’inviolabilité de sa vie reconnues dans la République. Mais quelle a été la réceptivité de cette position des évêques ?

2. La contestation politique au sein de la majorité

Un des modes les plus frappants de la réceptivité du communiqué et la conférence de presse des évêques est la contestation ressentie tendanciellement dans la classe politique de la majorité présidentielle. Celle-ci considère l’appel des évêques à l’abstinence, en signe de Deuil, en mémoire des victimes, non comme devoir de solidarité humaine et sociale, mais comme un appel de « boycott des festivités du 1er décembre » ; dénonce la violation du principe de laïcité et accuse l’Eglise de manipulation. Certains membres de la classe politique présidentielle vont au-delà de la contestation pour s’en prendre directement au Cardinal NZAPALAINGA, dans une confusion totale, dénonçant l’appel des évêques comme « décision de l’archevêque », « demande de NZAPALAINGA » ; forcent de tirer, de façon incongrue, sur la tripe ethnique et clanique dénonçant « accointances ou coïncidence avec l’évêque de Bossangoa » et concluent de façons usurpatrice « chrétiens catholiques soyez éclairés et ne vous laisser pas manipuler » De cette réceptivité de la classe politique de la majorité présidentielle se dégage ce qui suit de notre point de vue :

- le refus de la majorité présidentielle d’accueillir l’appel à l’abstinence comme devoir de solidarité humaine et sociale envers nos compatriotes éprouvés ;

- une allégation, sans fondement, portée contre l’Eglise catholique en Centrafrique de violer le principe de laïcité de l’Etat alors qu’elle ne fait qu’inviter au devoir de solidarité envers le pauvre et à observer, en toute responsabilité, le principe de sacralité de la personne et de l’inviolabilité de sa vie reconnue dans la constitution ;

- la confusion dans la pensée de cette classe politique à distinguer entre la CECA dans sa prise de parole et la personne de son président le Cardinal, comme conséquence d’une inculture politique qui ne sait pas distinguer les institutions de ceux qui les président ;

- l’identification projective du clivage ethnique et clanique qui consiste à projeter sur autrui ses propres mécanismes et modes opératoires alors que ces deux illustres prélats font la fierté tant de l’Eglise que du pays dans l’engagement pour leur mission qu’ils accomplissent avec abnégation et rigueur ;

- l’usurpation flagrante du rôle des évêques par les politiques pour appeler les chrétiens catholiques à résister à leurs propres pasteurs traduit la déconfiture de la conscience morale et politique qui perd tout sens d’honnêteté comme valeur. En claire, l’appel des évêques s’est butté au refus de la classe politique majoritaire d’accueillir le devoir de la solidarité envers les pauvres au profit de la dissimulation, du mensonge et de l’usurpation. Qu’en est-il de la classe politique de l’opposition ?

3. Le risque de la récupération politicienne de l’opposition

La première chose qui frappe dans la réceptivité de la prise de position de la CECA dans l’opposition politique est le risque de la récupération politique de l’appel des évêques. Pour un observateur averti de la société centrafricaine, un indicateur relevant en faveur de tel risque est de constater le timing avec lequel les parties de l’opposition ont décidé d’organiser leur communiqué et conférence de presse soit deux jours après le communiqué de la CECA où presque tous ont indiqué à leurs militants de s’abstenir en signe de Deuil, en mémoire des victimes. Cela pourrait leur être compté comme élan fédérateur à un devoir de conscience à répondre à l’appel des évêques si la sincérité ne venait pas à être entachée par d’autres soupçons d’indices qui vont suivre. Aussi, un autre élément qui frise la récupération politique est le lancement de l’opération de la ville morte, qui véritablement ne participera pas à l’amélioration de l’économie exsangue de notre pays. De même l’exigence de la tenue urgente d’un énième dialogue politique inclusif en lien avec « la feuille de route de l’Union Africaine comme unique voie de règlement de la crise centrafricaine » De cette réceptivité de la classe politique de l’opposition se dégage ce qui suit de notre point de vue :

- La démagogie comme unique programme politique est dangereuse pour le peuple centrafricain car il faut observer que parmi les leaders de cette classe politique de l’opposition beaucoup ont été aux affaires pendant la crise et n’ont pas pu arrêter la situation dès le départ.

- La tendance à la récupération politique peut être un signe que les leaders des partis politiques sont inaudibles et peu crédibles auprès de la population.

- Manque de maturité et de responsabilité de la classe politique de l’opposition à s’autodéterminer et à s’inventer une fierté de solution centrafricaine capable de fédérer toutes les tendances politiques et militaires en faveur d’une solution de paix durable.

Réflexion conclusive De l’approfondissement fait de la déclaration des évêques de Centrafrique, il ressort qu’elle est enracinée dans l’option fondamentale pour les pauvres et en cohérence avec la constitution de la République Centrafricaine. Sa réceptivité encadrée entre la contestation politique de la majorité et la récupération politicienne de l’opposition, laisse entrevoir que la crise centrafricaine n’est pas seulement une crise sécuritaire et humanitaire.

Elle se révèle comme une crise à la fois profonde de perversion morale de la classe politique qui refuse le devoir de la solidarité envers les pauvres au profit de la dissimulation, du mensonge et de l’usurpation, et une crise d’identité politique qui manque de maturité et de responsabilité dans l’autodétermination à s’inventer une fierté centrafricaine capable de fédérer toutes les tendances politiques et militaires en faveur d’une solution de paix durable. Le jour où le politique centrafricain prendra conscience de son identité et s’identifiera à son peuple et qu’ensemble ils parviendront à définir des objectifs qui tiennent compte de cette identité propre, alors il n’attendra pas de feuille de route pour prendre son destin en main.
P. Blaise KONGOMATCHI, C.S.Sp