Après l’Épiphanie et le Baptême du Seigneur, on demeure encore sous le signe des « révélations » concernant Jésus. Quelques versets avant le passage de l’Évangile d’aujourd’hui, Jean le Baptiste disait : « Au milieu de vous se tient quelqu’un que vous ne connaissez pas » (Jean 1,26). Et lui-même confesse à deux reprises : « Je ne le connaissais pas ». Hélas, nous, au contraire, croyons tout savoir de Lui. Et peut-être ne le connaissons-nous pas du tout. (...)
" Voici l’Agneau de Dieu, celui qui enlève le péché du monde ! "
Jean 1,29-34
Après l’Épiphanie et le Baptême du Seigneur, on demeure encore sous le signe des « révélations » concernant Jésus. Quelques versets avant le passage de l’Évangile d’aujourd’hui, Jean le Baptiste disait : « Au milieu de vous se tient quelqu’un que vous ne connaissez pas » (Jean 1,26). Et lui-même confesse à deux reprises : « Je ne le connaissais pas ». Hélas, nous, au contraire, croyons tout savoir de Lui. Et peut-être ne le connaissons-nous pas du tout. Souvent, notre connaissance de la personne de Jésus est statique, figée depuis des années, peut-être depuis une étape de notre initiation chrétienne. Comme si l’on pouvait porter pour toujours le vêtement de la première communion ou de la confirmation !
Une nouvelle “épiphanie” : Voici l’Agneau de Dieu !
La vie chrétienne est un cheminement d’épiphanie en épiphanie, de gloire en gloire, transformés par les mystères que nous contemplons. Car les mystères ont un pouvoir sur nous : « Et nous tous qui, le visage découvert, reflétons comme en un miroir la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en cette même image, de gloire en gloire, par l’action de l’Esprit du Seigneur » (2 Corinthiens 3,18).
Aujourd’hui, Jean nous révèle quelque chose d’inédit, que ni lui ni nous ne connaissions. Le Baptiste désigne Jésus comme « l’Agneau de Dieu ». Que signifie cette expression ? Nous avons l’habitude de la répéter durant l’Eucharistie, avant la communion. Pourtant, si nous y réfléchissons bien, ce titre peut paraître assez inhabituel, voire déconcertant. En effet, il appartient à une autre mentalité religieuse et culturelle, qui recourait au sacrifice d’animaux dans la relation avec la divinité.
Le mot agneau/agneaux revient souvent dans la Bible. On le trouve environ 150 fois dans l’Ancien Testament (la grande majorité dans les livres du Lévitique et des Nombres) et une quarantaine de fois dans le Nouveau Testament (dans la version italienne de la Bible éditée par la CEI, édition 2008).
On peut faire trois constats. Le premier est que l’agneau est presque toujours associé au sacrifice. C’est l’animal considéré comme pur, innocent, doux et, par conséquent, celui que l’on préfère pour le sacrifice offert à Dieu. Le second est que, dans le NT, il apparaît presque exclusivement chez Jean : dans l’Évangile (3 fois) et surtout dans l’Apocalypse (35 fois). Le troisième est que, dans le NT, il se réfère presque toujours au sacrifice du Christ : « Vous savez que ce n’est pas par des biens périssables, l’argent ou l’or, que vous avez été rachetés de la conduite vaine héritée de vos pères, mais par le sang précieux du Christ, comme d’un agneau sans défaut et sans tache » (1 Pierre 1,18-19).
L’affirmation de Jean « Voici l’Agneau de Dieu » évoque dans l’esprit de ses auditeurs, en premier lieu, l’agneau pascal, ou bien l’agneau qui était sacrifié chaque jour, matin et soir, dans le Temple de Jérusalem. Mais la richesse de ce titre va bien au-delà. Par exemple, on peut y voir une allusion au mystérieux « Serviteur du Seigneur » (dont il est question aujourd’hui dans la première lecture) : « Comme un agneau conduit à l’abattoir… tandis qu’il portait le péché de la multitude » (Isaïe 53,7.12). D’autant plus qu’en araméen, la langue du Baptiste, le mot talya signifie à la fois « serviteur » et « agneau ».
En mettant ce titre messianique exceptionnel sur les lèvres du Baptiste, l’évangéliste Jean avait presque certainement à l’esprit le riche et complexe arrière-plan biblique, mais surtout l’agneau pascal (cf. Jean 19,36).
« Voici l’Agneau de Dieu » représente une image révolutionnaire de Dieu, qui ne demande pas de sacrifices, mais qui se sacrifie lui-même. Le pape François appelait cela « la révolution de la tendresse ».
L’Agneau de Dieu est celui qui enlève « le péché du monde » (au singulier), le péché radical du monde, celui de tous les êtres humains de tous les temps. Non seulement les péchés individuels, mais aussi la matrice du mal qui sous-tend toute injustice, la corruption de l’histoire, la dégénérescence des cultures, la dégradation des relations entre les personnes et les peuples, la pollution et l’exploitation de la nature… L’Agneau de Dieu a pris sur lui tout le poids du mal du monde.
Il faut cependant préciser que la « justice » de Dieu n’exige pas le sacrifice du Fils, comme pourraient le laisser penser certaines lectures traditionnelles. Jésus n’est pas la victime exigée pour « satisfaire la justice » de Dieu. La théologie du sacrifice est certes présente chez les auteurs du NT. Il s’agit toutefois d’une relecture de la mort de Jésus sur la croix à la lumière de la tradition biblique et de la culture religieuse de l’époque. À bien y réfléchir, ce serait inacceptable : comment un père pourrait-il exiger la mort de son fils pour pardonner ?
Le sacrifice de Jésus est celui de son extrême solidarité : « Lui qui était dans la condition de Dieu, n’a pas considéré comme une proie à saisir d’être l’égal de Dieu, mais il s’est anéanti lui-même, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu comme homme à son aspect, il s’est abaissé lui-même, devenant obéissant jusqu’à la mort, et à la mort sur une croix » (Philippiens 2,6-8).
L’Agneau immolé et le Lion de Juda
Le Messie est symboliquement comparé à deux figures opposées : l’agneau et le lion, comme pour souligner les dimensions de la douceur et de la force du Messie. On retrouve ces deux titres dans le livre de l’Apocalypse. Le Christ y est représenté principalement comme l’Agneau, mentionné 34 fois : « Je vis un Agneau debout, comme immolé [c’est-à-dire portant les signes, les stigmates de la Passion] ; il avait sept cornes [symbole de puissance] et sept yeux [omniscience] » (Apocalypse 5,6).
Mais l’Agneau, avant d’entrer en scène, est présenté comme le Lion de Juda : « L’un des anciens me dit : “Ne pleure pas ; il a vaincu, le Lion de la tribu de Juda, le Rejeton de David ; il ouvrira le livre et ses sept sceaux” » (5,5).
Ces deux dimensions appartiennent aussi à la vie et au témoignage chrétiens : d’un côté, la docilité, la douceur, la fragilité et la capacité de supporter de l’agneau ; de l’autre, la force, l’héroïsme, la noblesse et le courage du lion. Conjuguer ces deux aspects n’est pas toujours facile. Hélas, bien souvent, lorsque nous devrions être doux, nous nous comportons comme des lions, dominateurs et agressifs ; et lorsque nous devrions être des lions, nous nous comportons comme des agneaux, craintifs et lâches !
Me voici !
Je conclus en évoquant brièvement l’aspect de la vocation au témoignage qui ressort fortement des lectures : « Je fais de toi la lumière des nations, pour que mon salut atteigne les extrémités de la terre », dit le Seigneur à son Serviteur (Isaïe 49,6). Paul se présente à la communauté de Corinthe comme celui qui a été « appelé à être apôtre du Christ Jésus par la volonté de Dieu ». Et Jean affirme solennellement : « Et moi, j’ai vu et j’ai rendu témoignage que celui-ci est le Fils de Dieu ».
Et nous ? Je crois que chaque fois que, dans la célébration eucharistique, Jean le Baptiste désigne le Christ en disant : « Voici l’Agneau de Dieu », nous devrions faire nôtre la réponse du psalmiste : « Me voici, Seigneur, je viens pour faire ta volonté ! » (Psaume responsorial 39).
P. Manuel João Pereira Correia, mccj
C’est lui, le Fils de Dieu!
Jean 1,29-34
Cet évangile donne une impression de déjà vu, de redite. Le texte est assez subtil, voire difficile à lire. Il y a des répétitions qui ont l’air de trop insister. L’auteur nous mène du passé au présent, et vice-versa, comme pour nous dérouter.
Ce qui est évident, c’est que le prophète Jean Baptiste témoigne pour nous de la compréhension nouvelle qu’il a de la personne de Jésus. Il avoue qu’il ne le connaissait pas quand déjà il préparait sa venue.
Or Jean, selon la tradition de l’évangile de Luc, avait un lien de parenté avec Jésus. N’était-il pas le fils de Zacharie et d’Élisabeth, le petit cousin du fils de Marie ? Comment peut-il nous dire qu’il ne le connaissait pas? À moins qu’il ne veuille attirer notre attention sur la nécessité d’en appeler à d’autres critères que ceux de la parenté et du voisinage pour connaître Jésus, et qui sont les promesses bibliques et la révélation divine. Nous assistons ici à la mise au point du regard de Jean sur Jésus. Voici que soudainement Jean reconnaît celui qu’hier encore il ne connaissait pas vraiment.
Jean Baptiste fait preuve d’humilité, de fidélité à la grâce de Dieu, quand il témoigne. S’il reconnaît, par delà ses attentes personnelles et ses préjugés, l’identité véritable de Jésus de Nazareth, c’est que l’Esprit-Saint l’a assisté. S’il avoue qu’auparavant il ne connaissait pas Jésus, c’est après s’être posé des questions, avoir cherché, prié, relu les prophètes et la tradition juive, écouté Dieu. Lui, Jean, l’homme rude, sévère et rigoureux, l’homme radical et exigeant, il se retrouve devant un Messie tout en douceur et compassion. Qui prend sur lui le péché des hommes. Le voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. Était-ce bien là celui qu’il attendait ? Il y a des vérités que nous aussi nous mettons du temps à découvrir, à accepter. C’est en faisant la relecture d’événements, de rencontres, d’expériences qui nous ont touchés, que nous découvrons soudainement un sens, que nous voyons la lumière. Ainsi il en faut du temps pour faire le point, laisser l’Esprit nous instruire et mesurer avec nous la portée des influences qui nous ont marqués.
Jean Baptiste, lui, était là pour cet instant où le Christ allait paraître. Il a eu la grâce du discernement. Il n’a pas fait obstacle à Jésus. Au contraire, il a pu le contempler, tel qu’il était, en tout son élan. En le voyant venir vers lui, Jean prononce la formule incomparable qui manifeste, aux yeux de tous, l’amour de Dieu. Son point d’équilibre et sa fragilité. Son point de rayonnement et sa vulnérabilité. Voici l’Agneau de Dieu. Voici le Serviteur souffrant et l’Agneau de la Pâque. Voici le Sauveur que le monde attend. Voici le Fils de Dieu. Le prophète Jean peut en témoigner, il l’a vu pour nous. À notre tour de le connaître, pour entrer dans la grâce du pardon. Jean nous rappelle que nous devons nous ouvrir à cette venue de Dieu, qu’il ne faut pas nous asseoir sur nos certitudes, mais chercher, demeurer sensibles à l’Esprit, pour contempler le Verbe de Dieu, voir sa lumière.
Plusieurs s’arrêtent vite sur le chemin. Nous connaissons tous des savants dans les connaissances humaines qui nous étonnent par leur ignorance religieuse et la pauvreté apparente de leur foi. Pourtant ne leur fallait-il pas cultiver aussi la foi, et suivre la bonne nouvelle jusqu’au bout? Elle n’a jamais fini de nous étonner. Dieu vient vers nous en son Fils. Allons-nous discerner, dans l’Esprit, sa présence active, sanctifiante pour nos vies ? Saurons-nous y mettre du temps et la réponse de notre amour ?
Par Jacques Marcotte, o.p.
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